Serge Fiori sort son disque!

OLYMPUS DIGITAL CAMERACANAL AUSTÉRITÉ CRITIQUE – Ça vaut le coup! Je connaissais Harmonium un peu comme tout le monde, à cause de CHOM FM, que mes amis écoutaient quand j’allais à la polyvalente. Nous écoutions les gros tubes mais je n’avais jamais vraiment été attiré par leur style même si j’ai toujours trouvé que Serge Fiori était pourvu d’un charisme très communicatif et influent au Québec.

Je n’avais jamais vraiment écouté Harmonium sérieusement avant d’acheter, dès sa sortie, la biographie de Serge Fiori intitulée S’enlever du chemin. Trois jours plus tard, j’avais déjà acheté toute la collection d’harmonium en CD. Du sérieux rattrapage était à faire car je voyais bien que, dans le fond, je ne connaissais rien là-dedans et que je n’avais absolument jamais rien compris.

La situation tombait à pic car j’étais intensément blasé depuis fort longtemps  par tout ce qui se produisait au Québec depuis au moins une génération (bien davantage en fait). Je me disais que j’étais trop vieux, que l’émerveillement à l’écoute d’une oeuvre musicale ne relevait que d’un sens de perception accompagnant la jeunesse et que quand on vieillissait, tout ça était foutu, qu’on était maintenant pris avec du poil dans les oreilles qui neutralisait le bon vieil emballement d’antan, qui empêchait la magie de passer jusqu’à l’esprit ! Je me suis donc mis à découvrir chacune des pièces des premiers albums en lisant sa biographie. Une fois le livre terminé et les deux premiers disque d’Harmoiums absorbés,  je me suis mis à écouter L’Heptade.

‘Ta!

Cet album double est tellement déroutant quand on le compare avec ce qui se fait de nos jours qu’il m’a fallu deux bonnes semaines, en n’écoutant que ça tout le temps, avant de trouver des repères là-dedans et me familiariser avec ces harmonies et cette forme de composition musicale uniques au monde. Personne n’a jamais composé comme ça ni ne le fera jamais.

J’ai vraiment été étonné et impressionné par la façon dont Fiori décrit son processus de création musicale mais ça, c’est dans son livre et je vous laisse le loisir de le découvrir de votre propre chef.

À la fin de sa biographie, il mentionne qu’il allait bientôt sortir un album solo après 38 ans d’absence. Il est sortit six mois plus tard et pendant ce temps-là, je continuais à écouter du harmonium à mon âge alors que j’aurais du connaître ça depuis mon adolescence.

Je me suis évidement procuré l’album la journée de sa sortie mais je ne l’ai pas écouté tout de suite. C’était comme si j’étais stressé, anxieux. Je suis allé prendre une marche à Platmount  pour voir s’il n’y aurait pas un bon livre en vente dans une de mes librairies d’occasion favorites de la rue Mont-Royal que je fréquente depuis 1986. J’ai trouvé, à mon grand bonheur et étonnement, un livre que je cherchais ardemment mais sans succès depuis au moins deux ans de Stephane Kelly s’intitulant La petite loterie. J’allais donc lire ça en écoutant le nouveau Fiori! Parfait! J’ai donc immédiatement déboulé jusqu’à chez moi le plus rapidement possible et j’espérais passer une belle soirée à oublier tous les terribles problèmes de notre monde d’aujourd’hui et à oublier à quel point il est devenu difficile de rire et d’être heureux de nos jours et tout ça…

Je m’attendais, pour être honnête, à une bonne pièce musicale de 20 minutes (si j’étais chanceux) et à une multitude de petites tounes commerciales smates, manufacturées à la limite de l’acceptable pour la radio, dont j’ai malheureusement depuis toujours une très, très piètre estime.

J’ai donc enclenché le processus:

Première pièce: Le monde est virtuel

La musique commence, le son s’installe dans la pièce, il est bon! J’ouvre mon livre. Je ne ferai pas la critique de cet ouvrage excellent de Stéphane Kelly aujourd’hui car au bout du deuxième paragraphe de la première page, une légion de synthétiseurs Mélotron s’introduit dans ma bulle dès les premières minutes de la pièce  Le Monde est virtuel en clin d’oeil direct, même pas subtil, à  l’album Si on avait besoin d’une cinquième saison, je venais aussi d’échapper mon nouveau livre à mes pieds, et mon esprit à 200 milliards d’années lumières de ce dernier.

À la fin de la première pièce j’étais déjà pas mal sonné. C’était lui! Pas un musée! Pas un coup de cash, pas un retour fouéreu comme on en voit partout de ces temps-ci. Un vrai D[G6%kI 6!BA}?k retour, un retour qui allait à l’encontre de tout ce que l’on en est venu à nous faire accepter de nos jours comme  normal,  et musicalement «acceptable». Sincère, honnête, franc et fort, très fort, son expérience semblait en plus avoir éliminé le superflu des disques d’antan, c’était frappant. Le gars connaît son affaire, il a fait beaucoup de mixages et d’arrangements et ça paraît partout, tout le temps.

La même voix, la même mentalité, le même humour, la même liberté, aisance, virtuosité. C’est de la musique, mais ça finit par devenir quelque chose de plus que de la musique et c’est ce qui est compliqué à expliquer et à communiquer à propos de l’oeuvre de Fiori.

Le mixage est un bijou technique de calibre, à mon avis, inégalé. Ça se remarque, mettons.  Les orchestrations: jamais rien de trop, jamais rien qui manque, je n’ai jamais entendu un album où l’informatique est aussi bien utilisée. Quand on écoute le premier disque d’harmonium après, on dirait qu’ils jouent sur des guitares à 240 cordes (deux guitares: 480 cordes!).

Deuxième pièce: Crampe au cerveau

Ça commence par une petite introduction de guitare acoustique vraiment originale avec des violons informatisés à l’arrière mais vraiment bien dosés, je n’ai en fait jamais rien entendu de tel et je suis très surpris.

Sans le nommer une seule fois, Serge Fiori se permet l’affront de se foutre de la gueule de Stephen Harper de manière pas mal solide et entièrement méritée. Ça donne une bonne leçon aux artistes qui disent ne pas «faire de politique» juste avant d’embarquer sous les projecteurs de la scène de la Fête du canada Day à Ottawa le premier juillet. Quand je vois des artistes faire la Fête Nationale et une semaine après, aller faire la même chose à Ottawa et avoir le toupet d’aller dire sans rire devant un micro qu’ils ne font pas de politique, le coeur me lève.

Je jubilais devant cette preuve d’indépendance artistique. C’était la preuve que quand on possède un style unique et compris par un grand nombre, on peut être libre de notre discours car l’oeuvre est amplement assez solide pour cimenter le commentaire dans le temps.

J’étais en extase jusqu’à ce qu’il se mette à chanter… en anglais!!!

Toi aussi mon frère?

Là, j’étais vraiment déçu mais pas surpris car je m’attendais déjà au pire et j’étais convaincu qu’il ferait des compromis quelque part au profit de l’industrie de la décapitation musicale qui sévit dans nos vies depuis beaucoup trop longtemps pour pouvoir glisser quelques autres bonnes  pièces musicales comme celle que je venais d’entendre et qui, à mon avis, «torchait dru».

Je suis personnellement bilingue, des fois j’oublie dans quelle langue une telle chose se dit quand j’écoute un truc tellement que je suis bilingue et je marmonnais ça dans ma tête pendant que ça jouait et je me suis mis à écouter ce qu’il disait et je me suis rendu compte que cette chanson ne passera jamais à CHOM FM ou dans n’importe quelle autre radio anglaise de la planète!

 

Voyez plutôt!

There’s no deficit except in my brain
I’m gonna kill the ozone with my acid rain
Wash my hands with my oily sands
I’m gonna give you cancer, there’s my answer
Put my guns right in your face
Make you run from the human race
I’m gonna dress you up like the Mother Queen
Fuck you like you’ve never seen

Welcome to my one-man show
That’s all you gotta know
But I love you so
Welcome to my one-man show
If you don’t like, I don’t want to know
But I love you so…

J’ai une crampe au cerveau

C’est quelque chose! Il chante ce refrain en anglais mais le but et l’effet est contraire aux intentions habituelles  des artistes «normaux» qui usent et souvent abusent de ce déplorable procédé. Il chante pour que sa cible le comprenne dans SA langue. C’est un tour de force, un coup de génie.

Pour finir la pièce, Fiori se lance dans un déviation orchestrée envoutante mêlant les vrais instruments et les faux dans une mixture technique si sophistiqué qu’on n’arrive plus à distinguer lequel est vrai du faux (numérique).

C’est pendant ce passage que je me suis demandé quand avait été la dernière fois où je n’avais été capable de ne rien faire d’autre que d’écouter, écouter et écouter.

J’étais donc encore capable de m’émerveiller par des sons exactement, sinon plus fort que quand j’étais jeune. C’est donc dire que si je ne m’émerveillais plus c’était parce que je n’écoutais plus de disques que je trouvais bon et ce, depuis fort longtemps, plus de 30 ans même! Ça aussi ça a été un choc. Ce n’étais pas moi, c’était les disques qui sortaient depuis les années 80 qui étaient pas tellement bons. Des bons, peut-être, mais rien de frappant, d’absorbant.

Troisième pièce: Démanché

Il s’agit ici d’une pièce vraiment comique qui décrit un certain quotidien vécu par beaucoup de gens. Ça ressemble à du Beau Dommage mais plus vrai que nature. C’est un genre de blues mais typiquement québécois et non une imitation des bluesman de Chicago ou autres. Encore là: aucun abus, aucun «picking» de débile. Chaque instrument fait quelque chose de clairement distinct, ce qui rend la pièce vivante, ça bouge partout, quel son!

Quatrième pièce: Seule

Cette pièce parle de la mère de Monsieur Fiori qui est atteinte de la maladie d’Alzheimer et il décrit l’ambiance qui règne quand il va la visiter dans ce qui semble être une maison d’accueil. La guitare est d’une clarté éblouissante et les harmonies d’une richesse inouïe. Le son de sa guitare est tellement plus beau que sur n’importe quel disque d’harmonium et son jeu et beaucoup plus riche et profond qu’à l’époque.

Il termine avec un mantra indou ou quelque chose du genre, je croyais que c’était de l’indien du Québec mais il semblerait que ça ne soit pas le cas,  et débouche sur une finale avec Mélotron en fond de trame.

Cinquième pièce: Jamais

C’est ce genre de pièce qui vient confirmer que quand un artiste est «contacté» (dans le sens «artistique» du terme), il n’a pas besoin de suivre aucune mode, aucun mouvement. À l’écoute de cette oeuvre, nous sommes projetés dans une enveloppe vibrationnelle qui diffère grandement de celle qui compose généralement vie quotidienne. La fréquence l’emporte sur le temps.

Monique Fauteux Fauteux chante sur cette pièce qui ne ressemble à rien de musicalement connu. Tout est mis à l’oeuvre pour faire mentir la croyance voulant qu’en matière musicale,  tout ait déjà été essayé, composé, transposé, revisité, revampé et remanufacturé. C’est faux. En voici la preuve: C’est neuf, c’est pur, c’est intemporel. Encore une fois, quel son!

Sixième pièce: Le Chat De Gouttière

Nous voici maintenant devant la question, et dans mon cas du problème, concernant le système de composition musicale de Serge Fiori. Je n’arrive pas à comprendre comment ce gars-là fait pour passer d’un accord d’une gamme à celui d’une autre tonalité et faire pleins d’accords diminués. Sa manière de maîtriser son univers est complètement déroutante. Il fait ce qu’il veut, c’est la liberté totale, on croirait être en face de l’horizon pendant le refrain… mais un horizon universel bien sûr…

Il n’y a que Fiori qui peut sortir quelque chose de pareil.

Ça fait tellement du bien d’entendre quelque chose de vrai, quelque chose qui n’a pas de public-cible mais qui est ciblé par un public, un discours toujours intelligent, honnête, humain, drôle, simple.

 

Septième pièce: Laisse-moi Partir

J’ai été fasciné par cette pièce car quand j’ai eu cet album, je ne savais rien, je ne savais pas que telle pièce parlait de sa mère en foyer d’accueil ni que celle-ci parlait du décès de son père pendant qu’il l’accompagnait et j’ai trouvé ça difficile par la suite de l’écouter car j’ai perdu mon père il y a deux ans et moi aussi je l’ai accompagné dans ses souffrances atroces et c’est évident que ça me ramène direct à ces événements pénibles quand j’écoute ça.

Il n’aurait pas du dire l’histoire de cette chanson car si on pense que c’est une fille qui le quitte, ça peut être drôle.

…mais là!

 

Huitième pièce: Zéro à Dix

Une vraie bonne idée transposée sur une pièce résumant à la perfection l’atmosphère des années 1970. C’est tellement naturel, on entend un peu de guitare Fender Stratocaster mais c’est d’une discrétion à toute épreuve. Tout est misé sur l’ensemble.

Dans le fond, il parle de l’évolution du temps et des époques.

Il commence par parler de la vie d’un homme à 10 ans, après à 20, à 30, 40, 50, 60, 70, et 80.

Après il nomme les jours de la semaine et disant à peu près ce qu’il fait dans une semaine, symbolisant ici le cycle de la vie.

Suivi par les années 1950 et ce qui se passait à peu près à l’époque (en très gros), 1960, 70, (il saute 80, 90) 2000, et termine en 2012 devant un constat pas vraiment plus encourageant (et il a raison) en disant qu’il n’y a plus rien à faire en 2012, sauf jouer du blues.

 

Neuvième pièce: Ce Qui Est Là

Belle pièce à la Harmonium jouée avec orgue Rhodes, comme dans l’Heptade et le disque avec Richard Séguin (qui est pas mal moins bon que celui-ci quand on l’écoute avec le recul, le son et la force créatrice n’étant tout simplement pas comparables).

J’en profite ici pour dire que j’ai toujours eu beaucoup de respect pour les paroles de Serge Fiori. Il ne dit jamais de conneries ou des choses kétaines ou barlingues comme Charlebois par exemple. C’est toujours profond, ça fait réfléchir, c’est comme sa musique. Toute l’énergie qu’il reçoit est concentrée entièrement dans l’oeuvre, c’est très fort.

Dixième pièce: Si bien

Nous avons ici une pièce qui a le don de nous remettre les yeux devant les vrais trous, ceux dans lesquels on ne regarde que très rarement mais qui nous transforment à tout coup. Impossible de s’empêcher de méditer sur le temps, le lieu ou l’endroit où l’on se trouve,  en l’écoutant. On fait le bilan personnel et collectif de tout ce qui s’est passé et de tout ce qui se passe. On fait une rare vraie  pause.

Vie fragile, le coeur qui bat et qui s’écoeure en voyant tout ça.

C’est trop beau car c’est vrai qu’on était si bien avant que les néo-libéraux prennent le pouvoir de l’économie capitaliste de marché avec Thatcher et Reagan dans les années 1980 et se mettent à appliquer leur plan longuement préparé consistant à démanteler et saccager tout ce qui était humain dans notre civilisation. Ils sont encore plus à l’oeuvre aujourd ‘hui qu’au début et rien ne semble pouvoir les arrêter.  Cette pièce se termine en une grandiose finale émouvante à souhaits qui semble nous placer en face du navrant constat  de ces dites politiques. C’est comme si on pleurait devant tout ce gâchis civilsationnel, c’est à la fois beau, troublant, humain.

Le message est très très fort.

 

Le tout se termine par une allusion directe, encore une fois, à la finale de L’Heptade. Cette pièce semble être un message envoyé par le sub-conscient de Serge Fiori à ses adeptes (aussi inconscients mais peut-être pas tous!) qui voudrait dire «c’est pas terminé» et je suis bien content qu’il ferme son disque de cette façon car il donne l’espoir pour un suite à venir. Il a beau dire qu’il ne refera plus jamais rien, s’il est de nouveau recontacté, il n’aura d’autre choix que de le produire.

Qu’avons-nous fait au Québec depuis 1980 pour mériter un tel chef-d’oeuvre?  Fiori c’est un vrai québécois, un vrai de vrai qui aime le Québec et qui veut qu’on sacre notre camp du Canada à la seconde qui suit et ça c’est rendu rare!

Conclusion

Finalement j’ai écouté ce disque pendant un mois sans arrêt, dans l’autobus, le métro, en marchant sur la rue, en travaillant, des fois en sirotant un petit verre mine de rien, mais si peu…..

Pendant ma vie, j’ai toujours remarqué  que Harmonium «pognait», et pognait pas mal aussi auprès des filles. Beaucoup de groupes n’ont de succès qu’auprès d’une clientèle masculine, ferrée de musique complexe et technique qui n’attire pas vraiment la gente féminine dans les arénas de hockey. Ce n’est pas le problème de Fiori car il attire autant d’inconditionnels parmi les deux sexes! Fiori pogne auprès des gens «allumés» car il est «contacté» et quand on écoute sa musique, on partage un peu ce contact et c’est pour ça que c’est si fort. Cette source est transmise vers l’auditeur par les fréquences et les vibrations qui se trouvent dans l’organisation sonore générale de Serge Fiori. Ça ne peut évidement pas plaire à tous, mais tous n’ont pas besoin d’être en «contact» avec cette source. C’est tellement une source forte qu’on peut l’expérimenter simplement qu’en l’écoutant!

‘Faut le faire!

 

Bravo encore!

 

 

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