Biographie révisée

Margaret Trudeau modifie un passage important de sa biographie

1979
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2011
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pp 70-71«Deux cellules terroristes fort bien organisées, et formées entre autres de jeunes étudiants, venaient de kidnapper James Cross, un diplomate britannique lorsque, quelques jours plus tard, avait lieu un second enlèvement, celui de Pierre Laporte, alors ministre québécois de la Main-d’oeuvre. Une crise nationale avait éclaté du jour au lendemain. Je voulais naturellement me retrouver aux côtés de Pierre: sa solitude dans les jours qui suivirent me fit voir et comprendre ses responsabilités comme jamais je ne les avais vues auparavant.
La réaction de Pierre à ces jours terribles passera à l’histoire. Dès le premier coup de téléphone lui annonçant les enlèvements, sa décision était prise: jamais le gouvernement canadien ne céderait au terrorisme. Il n’y aurait aucun marchandage, aucune entente. Même si Pierre Laporte était un ami, il n’y aurait pas de négociation en vue de le sauver. Au fait, sa conviction là-dessus était telle que peu de temps après notre mariage il m’avait dit que si je devais être kidnappée ou si un de nos bébés était enlevé, il n’y aurait aucun marchandage, aucune amnistie. «Comprends-tu cela?» m’avait-il demandé gravement.
-Non, je ne peux pas comprendre ça. Tu veux dire que tu les laisserais me tuer plutôt que de faire des concessions?
-Oui, dit-il. Oui, c’est ce que je ferais.
Puis il m’avait expliqué que, pour lui, en tant que Premier ministre du Canada, le pays passerait toujours avant tout; et que, quelles que soient les circonstances, il ne croyait pas qu’il était moralement juste de céder à des fanatiques dont le but déclaré était de renverser le système par la violence et la terreur. «Une fois que tu as fait ça, tu es perdue.»
pp 53-54«Puis, c’en fut fini du bon temps. Le 5 octobre de cette même année 1970, l’attaché commercial britannique James Cross est kidnappé à Montréal. Cinq jours plus tard, Pierre Laporte, vice-premier ministre et ministre du Travail du Québec, est également enlevé par le Front de libération du Québec alors qu’il jouait au football en soirée près de chez lui. La cellule du FLQ qui le retenait en otage exigeait la libération d’un certain nombre de prisonniers politiques.
Pierre proclame la Loi sur les mesures de guerre, ordonne de nombreuses rafles et arrestations, spécifiant qu’il ne négocierait pas avec des terroristes. Le 16 octobre, quatre cent quatre-vingt-dix-sept personnes sont arrêtées. J’étais avec Pierre, le lendemain soir, quand le téléphone rouge-rangé dans le placard de la résidence du Lac Mousseau, au-dessus de ses pulls-a sonné lugubrement. On lui annonçait que Pierre Laporte avait été trouvé mort, étranglé par la chaînette de la croix qu’il portait au cou, son corps abandonné dans le coffre d’une voiture à l’aéroport de Saint-Hubert, quelque seize kilomètres au sud du centre-ville de Montréal.
Pierre a pleuré: pour la famille Laporte, et à cause des décisions qu’il avait du prendre. Il ne négocierait pas avec les kidnappeurs et il démantèlerait les cellules terroristes, même si cela exigeait la suspension de nombreux droits civils et politiques auxquels les canadiens étaient habitués.
Quand je repense à cette époque, je me rends compte que Pierre ne voulait d’aucune façon me mêler à cette histoire. Cela faisait partie de son travail et n’était pas un sujet de débat. Nous avons cependant discuté de certains points. Je suppose que j’étais une de ces «âmes sensibles» qu’il a si vertement rabrouées. Je trouvais plutôt injuste que des gens soient privés de leurs droits, mais c’est peut-être ce dont le Canada avait besoin pour devenir la nation forte qu’il est aujourd’hui.
La Loi sur les mesures de guerre était dure. Je comprends l’indignation soulevée par les interrogatoires et la détention provisoire de tant de personnes. Par contre, des gens avaient été assassinés et le risque d’insurrection était grand; d’autres boîtes aux lettres pourraient exploser, d’autres meurtres être commis.C’était le début du terrorisme, un affrontement entre «eux et nous» dans notre propre province, notre propre pays, et Pierre devait y mettre fin.
En fait, il n’y avait pas de «eux et nous»; il y avait seulement «nous». L’Histoire a donné raison à Pierre. La violence cessa peu de temps après l’application de la loi; or ce genre de violence a continué en Irlande et dans bien d’autres régions du monde. À mon avis, Pierre a agi avec le courage qui le distinguait comme leader. Pour certains Québécois, il s’agissait de la pire injustice et encore aujourd’hui ils considèrent Pierre comme un traître. Mais comment peuvent-ils dire une chose pareille?

Références:
À coeur ouvert, Margaret Trudeau, 1979, 279 pages, Les Éditions optimum Limitée

Margaret Trudeau, En libre équilibre, 2011, 367 pages, Flammarion

 

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